Le professeur de droit constitutionnel, candidat à la présidentielle d’avril, a été reconnu coupable de « blanchiment de capitaux » et « atteinte à la sûreté de l’Etat ».

Par Pierre Lepidi et Francis Kpatindé

 

Plusieurs libérations de détenus ces dernières semaines lui ont donné un peu d’espoir. Mais il fut de courte durée. L’opposant béninois, Joël Aïvo, professeur de droit dont la candidature à la présidentielle d’avril 2021 avait été rejetée, a été condamné dans la nuit du lundi 6 au mardi 7 décembre à dix ans de réclusion criminelle et 45 millions de francs CFA d’amende (quelque 68 000 euros).

La Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (Criet) de Porto-Novo l’a reconnu coupable, ainsi que deux coaccusés (Boni Sarè Issiakou et Ibrahim Bachabi Moudjaïdou), de « blanchiment de capitaux » et « atteinte à la sûreté de l’Etat ». Alain Gnonlonfoun, financier de M. Aïvo, a été relaxé au bénéfice du doute.

« Complot contre la sûreté de l’Etat »

Joël Aïvo, surnommé « le Professeur » par ses concitoyens, a été arrêté le 15 avril à Godomey-Togoudo, à la périphérie nord de Cotonou, capitale économique du Bénin, alors qu’il revenait du campus. C’était au lendemain de l’annonce de la réélection du président Patrice Talon avec plus de 86 % des voix. Mis en examen, l’ancien doyen de la faculté de droit et de sciences politiques de l’université nationale du Bénin a ensuite été incarcéré à la maison d’arrêt de Cotonou.

L’éminent constitutionnaliste était entendu à la barre sur l’origine de sa caution de 50 millions de francs CFA (environ 76 000 euros) déposée dans le cadre de sa candidature à l’élection présidentielle. Selon l’accusation, celle-ci aurait en partie été financée par Arnaud Houédanou, accusé d’avoir fomenté un coup d’Etat. « Le complot contre la sûreté de l’Etat est constitué dès son acceptation morale avant qu’il ne se concrétise, a expliqué le procureur de la Criet, Mario Mètonou. Joël Aïvo est bénéficiaire du complot financé par Arnaud Houédanou. »

Cette lourde sanction a provoqué la stupeur dans le camp de la défense. « La peine est disproportionnée, excessive, abusive. Elle est absurde… On ne peut la comprendre qu’avec une lecture purement politique, déplore Ludovic Hennebel, professeur à la faculté de droit d’Aix-en-Provence et avocat au sein de l’équipe de défense internationale de Joël Aïvo. Le pouvoir en place envoie un signal fort à tout opposant politique qui oserait lui faire de l’ombre ces dix prochaines années. »

« Ce dossier est vide, la procédure pénale est devenue un instrument de terreur, explique l’ancien bâtonnier et avocat béninois Maître Robert Dossou. On assiste à un recul généralisé des libertés publiques. Tout ça me rappelle les procès politiques d’antan, lorsque le Bénin était un pays instable et coutumier des coups d’Etat. On peut faire appel de la décision de la Criet pour la forme, mais je vous avoue que notre client n’est pas chaud pour cela… »

Dérive autoritaire

Depuis l’élection de Patrice Talon en 2016, le Bénin connaît une dérive autoritaire dénoncée par de nombreuses ONG internationales de droits humains. En 2020, le pays a été radié de la liste des « pays sûrs » par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra).

« On a beau me promener de juge en juge, me maintenir en prison, me faire porter le masque d’un criminel, tenter de délégitimer mon combat pour la démocratie, je ne serai jamais le criminel qu’on a voulu fabriquer et que je n’ai jamais été dans ma vie », a fait savoir à la barre Joël Aïvo.

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En réponse aux accusations de coup d’Etat, il a notamment rappelé que le colonel guinéen Mamady Doumbouya et le colonel malien Assimi GoÏta n’avaient jamais été candidats avant de renverser le pouvoir dans leur pays. « Madame la présidente, un putschiste ne s’annonce jamais et ses intentions ou ambitions présidentielles ne sont jamais connues avant son coup d’Etat, a martelé Joël Aïvo, qui est resté impassible au moment du verdict de la Cour. Je subis une vengeance politique. »

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« La Criet, cette juridiction d’exception, n’a aucune légitimité et elle est notoirement connue comme un organe purement politique permettant au gouvernement de museler ses opposants, estime Ludovic Hennebel, qui a suivi le procès à distance. Les juges n’ont aucune indépendance et sont au service d’un pouvoir despotique. »

Cette même Cour doit juger vendredi 10 décembre Reckya Madougou, ancienne ministre arrêtée quelques semaines avant l’élection présidentielle. Elle est accusée d’avoir voulu faire assassiner une personnalité pour empêcher le scrutin et ainsi déstabiliser son pays.

Pierre Lepidi et  Francis Kpatindé

 

 

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